Troisième partie de notre série de 4 articles sur le thème des GAFAM et l’assurance santé :

Le métier de l’assureur

« Les risques qui me réveillent la nuit, ce sont les ruptures de marché. Avec le digital et le big data, les barrières à l’entrée, comme la possession d’un portefeuille de longue date pour savoir bien tarifer le risque, sont en train de s’effondrer et font apparaître des formes de concurrence inédites et plus violentes. Les habitudes des consommateurs évoluent, de nouveaux standards d’expérience client s’imposent, dont certains sont difficiles à appréhender, comme le caractère addictif de la gratuité dans le monde digital »

Pascal Demurger, DG de la Maif à la conférence annuelle internationale de la Fédération Française de l’Assurance, 27 octobre 2018

Les données … et la gestion du risque

Pour un assureur le cœur de métier est de mutualiser, gérer et porter les risques. Pour cela la connaissance fine du client, et donc le rôle des données, est primordial. Les possibilités d’utilisation de la donnée par l’usage des technologies liées à l’intelligence artificielle sont gigantesques et encore au stade des premiers balbutiements. Car il ne s’agit plus simplement d’analyser le risque avec les données fournies par les assurés, mais d’y intégrer également toutes les nouvelles données disponibles, par exemple celles récoltées par des objets connectés. A l’avenir, il sera possible de calculer ‘au plus près’ le montant des primes d’assurance santé et donc de proposer des offres plus pointues et personnalisées. L’arrivée des assistants personnels virtuels à domicile (Alexa, Google assistant …) et des capteurs d’activité connectés sera un moyen pour collecter encore plus d’informations.  C’est un terrain sur lequel les GAFAM devancent les organismes d’assurance traditionnels. Un exemple : en novembre 2019, la société mère de Google, a racheté Fitbit pour 2,1 milliards de dollars. Avec à la clef les données de 28 millions d’utilisateurs.

La captation par les GAFAM des données issues de la distribution et de la relation client priverait les assureurs d’une bonne partie des données nécessaires à ces analyses, car même s’ils se familiarisent avec l’utilisation de l’IA encore faudra-t-il disposer des données.

Mais au-delà de cette projection sur ce qu’il serait possible de faire, une question surgit naturellement : est-ce pour autant souhaitable de le faire ? Dans le monde de la santé, en France notamment, cela soulève des questions de l’ordre de l’éthique : quelle utilisation sera faite de nos données personnelles ? Est-ce compatible avec les principes de l’Assurance maladie en France ?

La spécificité française

Les principes de l’assurance santé en France reposent sur 3 principes fondamentaux :

 l’égalité d’accès aux soins : elle doit être garantie à tous, quels que soient ses revenus et son lieu de résidence.

 la qualité des soins. 

 la solidarité, la mutualisation : chacun doit contribuer selon ses moyens et recevoir en fonction de ses besoins.

Une assurance basée sur un recueil de données personnelles et qui proposerait des contrats en fonction des risques potentiels et individualisés serait contraire à ces principes, rendant l’Assurance plus individuelle, pour ne pas dire individualiste. Ce n’est pas, du moins pour la santé, le scénario privilégié pour le moment par nos législateurs pour qui la solidarité et la mutualisation restent des valeurs fondatrices de notre système de santé.

La protection de ces fameuses données

Le parlement européen a adopté en avril 2016 un règlement pour responsabiliser les organismes à la collecte et au traitement des données personnelles dans le but de renforcer le droit privé, le RGPD (Règlement sur la Protection des Données). Ce règlement souligne la spécificité et le caractère « sensible » (donc soumis à contraintes renforcées) du monde de la santé. Pour illustration la récente prise de position de la CNIL [1] qui demande l’arrêt de l’hébergement des données de santé par Microsoft dans le cadre du Health Data Hub (fichier des données de santé des Français, conçu à des fins de recherche). Ce sujet de la protection des données est central, et deux conceptions du monde s’affrontent : entre les GAFAM pour qui le concept de vie privée est dépassé et nos institutions en charge de la protéger, le combat est engagé.

La technicité du métier

L’assurance est l’un des secteurs où les barrières à l’entrée sont les plus hautes : une règlementation forte, un ticket d’entrée élevé. Il faut disposer d’importants fonds propres ( Solvabilité II), respecter des obligations de conformité avec toujours plus de contraintes réglementaires (RGPD, DDA II, Fit&proper, etc.), et maitriser un cycle économique particulier avec un métier nécessitant une grande  technicité. Par exemple le principe fondamental de mutualisation des risques, favorise celui qui possède des portefeuilles et des historiques importants et solides, rendant difficile l’introduction de nouveaux acteurs. L’obtention d’un agrément par l’ACPR (Autorité de Contrôle Prudentiel et de Résolution, en charge de l’agrément et de la surveillance des établissements bancaires, d’assurance et de leurs intermédiaires, dans l’intérêt de leurs clientèles et de la préservation de la stabilité du système financier) n’étant pas une mince affaire. Pour preuve fin 2019, la start-up Seyna fut la 2e compagnie d’assurance indépendante, après Alan, à avoir été agréée par l’ACPR en 36 ans.

Un modèle assiégé qui résiste !

Est-ce que ces nombreuses complexités seraient de nature à décourager même les géants américains et leurs moyens sans limites ? Sachant qu’elles pourraient être contournées, que ce soit en prenant une participation dans un acteur de l’assurance, ou en établissant des partenariats avec des industriels du secteur, mais ce qui ne constituerait pas une réelle disruption avec le modèle actuel. Le modèle actuel résiste encore, même s’il est assiégé !

Pour autant les organismes assureurs n’ont pas attendu les menaces sur l’arrivée des GAFAM pour amorcer leur révolution. Le milieu de l’assurance est en train de changer et va encore évoluer car il doit s’adapter à l’évolution de la société, aux nouveaux usages et aux évolutions technologiques.


A suivre…

Rendez vous le 19 janvier pour la suite et fin de notre série : les ripostes possibles…