Face au changement climatique, les acteurs de l’assurance en ont tous de plus en plus conscience : ils font partie du problème, comme de la solution. 

Il semble que cela n’a pas échappé aux procureurs généraux d’une vingtaine d’Etats américains à majorité Républicaine. Ceux-ci, dans la continuité de leurs efforts « anti ESG » visant différents secteurs d’activité1, en particulier les gestionnaires d’actifs, ont menacé les membres de la Net-Zero Insurance Alliance (NZIA) de représailles juridiques. Ils considèrent en effet que les objectifs collectifs fixés « contreviennent à l’intérêt de leurs clients » et peuvent relever d’une « entente » en vue d’empêcher « illégalement » par exemple les entreprises du secteur du pétrole et du gaz non renouvelable. 

Quel est le véritable motif de ces avertissements : inquiétude sur l’emploi ? Idéologie ? Affaire de gros sous – ces entreprises, menacées par la transition énergétique vers le zéro carbone, étant d’importantes donatrices des campagnes de politiciens Républicains ? Un peu des trois ? 

Dans tous les cas, cela crée des difficultés pour la transition des (ré)assureurs vers des portefeuilles d’actifs et de couvertures d’assurance « net zéro ». Leur réaction interpelle : comment imaginer que, forts de cette victoire, les procureurs ne soient pas encouragés à s’attaquer directement aux (ré)assureurs individuellement pour les mêmes raisons, tous s’étant publiquement engagés à maintenir voire amplifier leurs efforts de décarbonation ? 

Des injonctions contradictoires qui deviennent de plus en plus difficiles à concilier 

D’un côté, la réglementation européenne est en forte accélération sur le sujet au niveau sectoriel ou global, et les (ré)assureurs ont tout intérêt à réduire leur exposition aux catastrophes naturelles et aux actifs potentiellement « toxiques » que risquent rapidement de représenter les sociétés dont l’activité repose majoritairement sur l’exploitation du carbone d’un côté. 

De l’autre, nos sociétés et les performances économiques des (ré)assureurs ou de leurs clients dépendent encore totalement de ces actifs… et des considérations politiques entrent en jeu. 

La NZIA fond plus vite que la banquise 

La NZIA, lancée fin 2021 sous l’égide de l’ONU, avait pour vocation de rassembler les (ré)assureurs ayant pour objectif d’atteindre la neutralité carbone de leurs portefeuilles de souscription à horizon 2050, dans le but affiché de rester sous les 1,5° C de réchauffement planétaire moyen, à horizon 2100, par rapport aux niveaux préindustriels. 

Elle rassemblait jusqu’à peu 29 assureurs et réassureurs, dont de très grands noms du secteur : Munich Re, Swiss Re, Hannover Re, Scor, AXA, Allianz, Zurich Insurance, Matmut, etc. 

Elle n’est désormais plus que l’ombre d’elle-même, tous les acteurs cités l’ayant désormais quitté… parmi les acteurs significatifs, il ne reste que Crédit Agricole Assurances, Aviva et Generali parmi une douzaine de membres restants. Il n’est pas dit qu’ils ne suivent pas le mouvement à terme…  

Pourtant, les modèles climatiques semblent déjà dépassés  

La multiplication des catastrophes naturelles et des températures extrêmes (la température moyenne mondiale a battu son record plusieurs fois d’affilée en juin 2023, pour atteindre déjà +1,5° C au niveau mondial…) laisse pourtant penser à une accélération hors de contrôle du réchauffement. C’est ce que disait le CNRS en octobre 2022 dans une publication2, et le sentiment d’accélération est tel qu’on se demande si elle n’est pas elle-même déjà dépassée… 

Les modèles climatiques les plus optimistes semblent en tout cas déjà bien périmés… et ceux utilisés par le secteur financier le sont clairement, comme l’a montré l’institut des actuaires du Royaume-Uni associé à l’université d’Exeter dans une étude3 : elle dénonce la sous-estimation chronique du risque climatique dans les modèles climatiques utilisés dans le secteur financier, la surestimation du budget carbone résiduel, la sous-estimation des risques globaux, et le risque que les scénarios soumis par les régulateurs du secteur entraînent une « pensée de groupe » potentiellement hors contexte pour les acteurs concernés. 

L’ACPR lance sa deuxième itération des stress-tests climatiques 

Gageons que les équipes de l’ACPR avaient bien tout cela en tête début juillet 2023 quand elles ont lancé leur second exercice de stress tests climatiques couvrant le secteur de l’assurance. La participation reste volontaire (pour combien de temps ?), mais 75% des acteurs avaient joué le jeu lors du premier exercice en 2021. Le gros de l’exercice devrait se tenir au second semestre 2023. 

Parmi ses principales hypothèses4, on constate que l’ACPR envisage deux horizons : 

  1. Un horizon 2023-2027 développé avec les équipes de la Banque de France combinant des chocs physiques (sécheresse durable, vagues de chaleur, puis inondations localisées) crédibles vu l’actualité, et un choc financier lié à la prise de conscience des marchés, « en anticipation de politiques de transition jugées inévitables » 
  1. Un horizon 2050 avec deux scénarios, l’un ordonné avec une augmentation de la température mondiale inférieure à +2°, l’autre désordonné lié à une transition retardée mais avec une augmentation de température similaire. 

On peut s’interroger sur la pertinence du scénario de long-terme « désordonné » à +2° C, quand on constate que la température moyenne mondiale a déjà atteint +1,5° C en juillet 2023… à ce rythme, les 27 ans restants pour n’augmenter que de 0,5 °C paraissent bien optimistes… 

L’un des objectifs de l’exercice est de compléter le cadre méthodologique de l’ACPR, peut-être en vue de systématiser ce type d’exercices à terme, tout en évaluant l’amélioration des outils développés par les assureurs depuis 2021. Il s’agit également de poursuivre l’effort d’intégration stratégique du risque climatique, d’actualiser la mesure des vulnérabilités des assureurs face au risque climatique, et d’évaluer l’impact sur la solvabilité. Ce dernier objectif est rendu plus praticable par la présence d’un scénario de court terme, mais s’inscrit bien dans le long terme grâce au maintien d’une partie avec un second horizon à 2050. 

Un vrai risque de retrait des (ré)assureurs 

Nombreux sont les assureurs à s’interroger sur la gestion du risque physique face au changement climatique… c’est notamment le cas aux Etats-Unis, ou la multiplication des feux de forêt en Californie a entraîné le retrait officiel du principal assureur, qui refuse dorénavant les nouvelles souscriptions en assurance habitation5

L’ACPR ayant pour objectif la stabilité financière, elle a tout intérêt à surveiller de près cette tendance et à mener de tels exercices, en coopération avec les assureurs. Les assureurs y ont également intérêt, s’ils ne veulent pas voir leur image et leurs finances fortement dégradées, et être contraintes d’abandonner de larges parts de marché. Les assurés y ont également tout intérêt, le risque étant qu’il leur devienne impossible de s’assurer… 

Les réassureurs, aux premières loges, insistent sur la nécessaire adaptation au changement climatique : le premier semestre 2023 est, d’après une étude de Swiss Re6, le deuxième plus coûteux sur les dix dernières années, avec 50 milliards de $ US de pertes assurées. En cause, la recrudescence des orages violents, comptant pour 70% des dommages, en particulier dans les centres urbains développés concentrant de fortes valeurs assurées. Les réassureurs sont malgré tout bien équipés pour y résister, Swiss Re annonçant sur la même période un bénéfice de 1,4 milliards de $ US. On le voit, les spécialistes de la gestion du risque arriveront globalement à s’en sortir, au prix d’un abandon de certaines zones géographiques ou de certains risques, et d’une forte augmentation des primes. Mais à quel prix pour nos sociétés, et pour le principe même de l’assurance qui est la mutualisation des risques ? 

Et un risque pour les économies et les sociétés 

L’EIOPA et la Banque Centrale Européenne ont alerté7 en avril sur la faible couverture assurantielle des risques climatiques dans l’UE, notant que seul un quart des pertes liées aux catastrophes climatiques étaient actuellement assurées, et que la tendance était même à la baisse face à l’impact croissant du changement climatique. 

Dans ce contexte, le ministère de la transition écologique a annoncé8 fin mai le lancement d’une mission visant à faire des propositions « pour garantir la soutenabilité du régime d’indemnisation des catastrophes naturelles » (dit « Cat’ Nat’ ») et « renforcer le rôle du système assurantiel dans la prévention, l’atténuation et l’adaptation face au dérèglement climatique. ». Cette mission devrait rendre ses conclusions d’ici la fin d’année 2023. 

La profession, elle, s’est déjà positionnée9 en France pour une augmentation de la part de prime affectée au financement de ce régime, déficitaire depuis 2015, et un renforcement de la prévention. 

Il est certain que la situation actuelle n’est pas tenable et qu’il faudra jouer sur de nombreux paramètres si nos sociétés souhaitent continuer à rester assurables… et les assureurs continuer à assurer !