Depuis plusieurs années, les projections des différents rapports scientifiques tendent à se confirmer et sont même dépassées : les « aléas climatiques » ne sont plus exceptionnels mais deviennent récurrents.
- Les 3 années les plus chaudes jamais enregistrées en Europe sont postérieures à 2020 (avec un pic pour 2024).
- L’année 2025, avec un coût des évènements naturels de 5,2 milliards d’euros[i] pour les assureurs en France (1,6 milliards pour les aléas climatiques relevant du régime des Cat Nat), n’apparait même plus comme une année exceptionnelle : elle est inférieure à la moyenne de ces 5 dernières années (5,6 milliards d’euros)
- A titre de comparaison, ces coûts annuels étaient en moyenne de 2,8 milliards d’euros entre les années 2000 et 2010
Ce changement structurel impacte et va continuer à fortement impacter le monde des assurances, tant pour les assureurs, les assurés mais aussi les organismes publics.
Les canicules en sont le parfait exemple : d’un risque auparavant exceptionnel, on bascule vers un risque récurrent qui prend de plus en plus d’ampleur.
Des impacts multiples pour les Assureurs
Dès à présent les assureurs peuvent voir les conséquences des fortes chaleurs sur plusieurs volets de leurs activités (santé, habitation, auto mais aussi et surtout agriculture…).
- Habitation et auto
Bien entendu l’impact le plus visible et médiatisé des épisodes caniculaires reste les incendies : ils sont certes peu fréquents (4% des sinistres en nombre), mais très couteux (environ 25% des indemnisations en assurance habitation).
Mais le poste principal de sinistralité concerne le phénomène de retrait-gonflement des sols argileux entraînant la fragilisation des fondations et pouvant aller jusqu’à remettre en cause l’intégrité du bâtiment.
En 2022 le coût estimé pour les assureurs a été de 3,5 milliards d’euros sur ce risque et aujourd’hui 10 millions de maisons individuelles[ii] sont concernées en France.
La canicule et les sécheresses récurrentes ont également des effets sur :
- la réduction de la capacité d’absorption des sols entrainant des inondations lors de fortes précipitations
- les dommages électriques des appareils / installations individuelles qui ne sont pas toujours garantis[iii]
- les pannes et interventions des organismes d’assistance automobile qui augmentent très fortement lors de ces épisodes, obligeant les assureurs à anticiper cette charge
2. Agriculture
L’agriculture est le secteur le plus directement exposé au dérèglement climatique — et l’un des plus complexes à assurer.
La sécheresse frappe à plusieurs niveaux : manque de pluie, épuisement des nappes phréatiques, restrictions d’irrigation croissantes.
Les pertes de récoltes constituent le poste d’indemnisation le plus lourd, avec des indemnisations qui ont plus que doublé dans certaines filières céréalières entre 2021 et 2023.
La réforme de l’assurance récolte en 2023[iv] répond à ces problématiques : elle vise à limiter l’exposition des assureurs aux événements catastrophiques (avec la mise en place d’un dispositif universel à 3 niveaux selon la gravité du risque), et à inciter à la souscription des agriculteurs (mieux indemnisés).
La grêle, en forte progression en fréquence et en intensité, met quant à elle en péril des régions viticoles entières comme la Bourgogne ou le Bordelais.
Face à cette sinistralité croissante, les produits évoluent. Les garanties d’assurance paramétrique — dont l’indemnisation se déclenche automatiquement selon un ou plusieurs indicateurs objectifs (pluviométrie, température, indice de végétation) — représentent une piste prometteuse, encore marginale en France mais en développement en Europe.
3. Santé & Prévoyance
Les impacts des canicules à répétition sur le bilan humain vont devoir être de plus en plus considérés dans les années à venir, avec une incidence directe sur le modèle stratégique des assureurs.
Selon une étude du réassureur Swiss RE[v] : « jusqu’à un demi-million de personnes au niveau mondial succombent chaque année aux effets de la chaleur extrême » et le nombre de décès « excède celui des inondations, tremblements de terre et ouragans combinés ».
Plusieurs effets dominos sont également à prévoir, autres que la surmortalité directe :
- L’augmentation du montant des prestations liés aux malaises, déshydratations…
- La saturation des services médicaux sur les pics de chaleurs
- Des maladies qui vont se développer : liées à la dégradation de la qualité de l’air dans les zones urbaines, à l’extension des lieux de vie d’espèces animales porteuses de virus dangereux pour l’être humain (par exemple les moustiques vecteurs de la Dengue et du Chikungunya)…
4. Entreprises
Dans le bâtiment, la logistique ou l’industrie, les fortes chaleurs imposent des réductions d’activité qui génèrent des pertes d’exploitation désormais récurrentes. Les dommages aux infrastructures (dilatation des structures, défaillances des climatisations) et les risques juridiques liés au renforcement du droit du travail constituent d’autres postes en hausse.
En conséquence de cette augmentation des risques et des sinistralités, les assureurs se doivent de réagir pour préserver leur modèle économique.
- La dégradation du ratio Sinistres / Primes (particulièrement en 2023) a entrainé une revalorisation, notamment sur les contrats habitation avec une hausse des primes de 10% en 2025 (dont une augmentation de 12% à 20% de la Cat Nat, détaillée dans l’article précédemment publié[vi] )
- La révision du modèle actuariel qui ne peut plus seulement se baser sur les données passées, beaucoup moins représentatives des risques futurs.
- L’attention portée sur les problématiques d’inassurabilité que posent certains risques et / ou zones géographiques (même si le régime Cat Nat et la réassurance publique permettent pour le moment d’éviter les effets de masse, qui peuvent avoir lieu dans certaines régions des Etats-Unis par exemple)
- La révision des contrats et des garanties : augmentation des franchises, segmentations de plus en plus fines…
Les réassureurs intègrent désormais également le risque climatique dans leur tarification et leurs conditions de couverture, augmentant les tensions sur l’ensemble de la chaîne assurantielle.
Anticiper plutôt que subir : les réponses des assureurs
Face à ces enjeux stratégiques, les acteurs de l’assurance étudient plusieurs typologies de solutions.
Scorer le risque. Les assureurs développent des outils de scoring climatique nourris par des données satellitaires et météorologiques, pour affiner la tarification au niveau de chaque bien ou territoire exposé — non sans soulever des questions sur la discrimination territoriale.
Prévenir. Alertes canicule, recommandations sur les équipements, conseils d’irrigation : ces dispositifs préventifs, encore volontaires, pourraient devenir des standards contractuels.
Innover. Les garanties d’assurance paramétrique permettent une indemnisation automatique dès qu’un seuil objectif est franchi, sans expertise préalable — plus rapides, plus simples, particulièrement adaptées aux agriculteurs et aux PME.
Mutualiser. Pour les événements extrêmes, le régime Cat Nat reste le filet de sécurité collectif. Modernisé par la loi Lavarde en 2021, il subira une pression croissante — posant la question du rôle de l’État et de la pérennité du système.
Vers un nouveau modèle assurantiel
Les canicules sont la parfaite illustration de la transformation du risque climatique : le modèle assurantiel ne doit plus les traiter comme des phénomènes isolés mais récurrents avec lesquelles il faudra compter.
L’ensemble du secteur est confronté à un défi majeur pour trouver des solutions afin de préserver un modèle économique viable, sans création de déserts assurantiels, ni de primes prohibitives pour les assurés : le rapport sur les risques climatiques issu de la mission Langreney va dans ce sens[vii].
Cette situation implique forcément de penser différemment l’avenir avec une assurance plus prédictive, utilisant plus de technologie et encourageant plus la prévention.
À terme, l’assurance pourrait devenir un acteur central de l’adaptation au changement climatique, et non plus uniquement un mécanisme de réparation.
SOURCES
[i] https://www.franceassureurs.fr/espace-presse/lassurance-en-2025-proteger-aujourdhui-pour-construire-demain/
[ii] https://www.france-epargne.fr/academy/multirisque-immeuble/multirisque-immeuble-et-sinistres-climatiques-tes-vous-vraiment-prot-g?utm_source=chatgpt.com
[iii] https://www.lemoniteur.fr/publi-redactionnel/assurance-habitation-et-canicule-etes-vous-couvert-en-cas-de-sinistre-du-a-la-chaleur-extreme.4XKSM3FNCBC3ZBYKBG5FUZTCCU.html
[v] https://www.pas-de-calais.gouv.fr/Actions-de-l-Etat/Agriculture-developpement-rural/Economie-agricole/Reforme-de-l-assurance-recolte/La-reforme-de-l-assurance-recolte
[iv] https://www.argusdelassurance.com/green-assurance/climat-swiss-re-classe-la-chaleur-extreme-parmi-les-risques-emergents-majeurs.235956
[vi] https://www.kern-consulting.fr/augmentation-du-taux-de-surprime-cat-nat-en-2025/

